A Jean -Gabriel Domergue doit aller tout d’abord ma pensée affectueuse et mon regret profond.

C’est bien lui qui a voulu cette exposition.

Malgré le désir de voir réunies à Paris les œuvres nées ici, de rappeler aux Parisien que l’un des Parisiens des plus en vue, des plus amoureux de leur ville, des plus pétris d’esprit parisien, a été un grand peintre italien, je n’aurais pas eu le courage d’accepter d’aider à l’organisation d’une exposition des œuvres de Boldini, dans un lieu que des manifestations prestigieuses ont rendu célèbre dans le mond entier. Mais, Jean-Gabriel Domergue était là avec son feu intérieur, son enthousiasme, sa connaissance de tout et de tous, avec la force surhumaine que vous donne l’amour.

Il aimait la peinture de Boldini, comme il avait compris l’homme. On aurait pu passer des jours et des jours à l’entendre évoquer le souvenir de son vieil ami. Tantôt, c’était le peintre qui parlait sérieusement, en connaisseur profond de la peinture de Boldini, tantôt, c’était l’homme du monde, le Parisien raffiné et subtil qui racontait des histoires amusantes et déroutantes sur l’homme qu’avait été le maître italien.

“Il faut que je note tout ce que vous venez de me conter”, lui disais-je, il y a à peine quatre mois.

“Vous le ferez quand vous serez ici pour quelque temps, à l’occasion de l’exposition”, me répondait-il. Nous nous quittâmes en riant. Je ne l’ai plus revu.

L’Institut de France, et par lui son éminent chancelier, l’ambassadeur André François-Poncet, eut la noblesse de déclaret: “Nous tiendrons, naturellement, à honneur de mener à bien le projet qu’il avait conçu¹ “.

Le comte Doria, alors président de l’Académie des Beaux-Arts, vice-président de l’Istitut de France, écrivain et historien d’art éminent, bien que pris par mille occupations et devoirs absorbants – consterné par “la disparition de Jean- Gabriel Domergue, terrassé en pleine activité alors qu’il se préparait avec passion à rendre dans quelques mois, au Musée Jacquemart- André, un hommage solennel à son maître Jean Boldini²” – accepta d’être nommé directeur par intérim du Musée Jacquemart- André, afin que l’exposition pût se faire.

Aprés ces preuves de “féale” amitié du chancelier de l’Institut et de son vice-président, je ne puvais pas, moi, retirer ma parole. Et nous avons travaillé, malgré mille difficultés, pour que le désir de Jean-Gabriel Domergue devienne une réalité.

Il nous regarde. Il est encore dans son Musée, il est encore chez lui, auprès de sa compagne et parmi ses œuvres et ses collections précieuses. Peut – être, dans les nuits silencieuses, quand les salles sont vides, il descend de son pas léger et alerte les escaliers…il converse avec son vieil ami parmi les images des êtres qu’ils ont fréquentés…

Mais, Jean-Gabriel Domergue ne pourra pas exprimer, comme il se proposait de la faire dans une conférence, ses idées, qui sont les miennes, sur l’art de Boldini.

Il aurait notamment voulu dire que le Boldini qui, à partir de 1890, apparaissait comme pris de folie dans la frénésie des lignes, des poses, des gestes de certains portraits, est toujours le Boldini des petits portraits de sa jeunesse, celui qui rêvait de peindre le mouvement et la vie, toujours le même, à la recherche des solutions des même problèmes.

Il aurait vécu mille ans, qu’il aurait toujours continué à chercher et à voùloir réaliser plus que des lignes, la trace quel es lignes laissent dans l’air, plus que le visages, le vie qu’ils cachent, plus que la nature, le mouvement de la nature.

Je ne peux pas, comme je le voudrais, expliquer ces choses. On ne peut pas être à la fois juge et partie.

Mon plus cher désir est que Boldini retrouve “son Paris” et que Paris retrouve la peintre qui l’a adoré. “Comment peut-on vivre loin des trottoirs de Paris?” disait Boldini, lorsqu’on faisait avec lui des projets de vojages audacieux.

“Dieu, qu’il est navrant de vieillir!” me disait-il, une autre fois, pendant notre promenade habituelle le long du chemin de fer de ceinture. “Vois-tu, ces rues me font penser à des allées du Père Lachaise; tous mes amis sont morts.

Dans les belles rues de la Plaine Monceau, habitaient des gens charmants. On se retrouvait presque chaque soir;  antôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Je ne vois plus personne…ils sont tous morts, on dirait qu’ils l’ont fait exprés pour me faire enrager”.

Michel Zamacoïs, nous croisant sur le trottoir, nous souriait et, quelquefois, s’arrêtait pour échanger quelques propos.

Souvenirs…souvenirs où passent, comme des ombres chères, les silhouettes des personnages, des amis devant lesquels je me taisais. Je fuyais dans le petit jardin où embaumaient les seringas et où, en été, les merles sifflaient.

Mais, il était impossible  de tromper Boldini. “Reste tranquille et écoute”, me disait-il. Hélas, j’écutais très peu. Tous ces gens importants parlaient  un language qui me surprenait. Ils citaient des noms de gens, pour moi, inconnus, ils rappelaient des événements si lontains qu’il me semblait lire un texte d’histoire. C’est ce qui arrive aujourd’hiu à mes gracieuses arrière -petites-nièces, quand je leur parle en oubliant qu’un demi-siècle nous sépare.

Toutes les vies se ressemblent; la science n’étonne qu’un instant, on s’habitue aux découvertes les plus merveilleuses, comme les enfants s’habituent à un nouveau jouet.

Une seule chose sortie de l’esprit humain est capable d’émerviller et d’enchanter les générations: l’ART.

La jeune femme distraite, à l’esprit vague, plus attirée par la parole que par la ligne et la forme, ayant étudié, pendant des lustres et des lustres, les œuvres de celui dont elle porte le nom, est assurée de vous présenter une œuvre déroutante, complexe, multiforme, l’œuvre d’un génie de la peinture qui joue sur mille cordes différentes, comme le ferait un géant.

 

da catalogo della mostra Boldini al Musée Jacquemart -Andre, Parigi, 1963